Echange Franco-Polonais

Yankel Wiernik

Publié le jeudi 28 juin 2012 09:03 - Mis à jour le jeudi 28 juin 2012 09:14

 

Yankel Wiernik (1889-1972)
 
 
Nous avons décidé que dès ce printemps, nous allions reprendre notre liberté, ou périr.
...C'est ainsi que nous sommes devenus membres d'un comité de l'organisation clandestine, et cet engagement a fait naître en nous l'espoir de nous libérer, ou tout au moins de mourir dignement. Le danger était considérable, en raison de la surveillance vigilante des gardiens et de l'existence de puissantes fortifications. Cependant, un mot d'ordre nourrissait notre soif intérieure : « la liberté ou la mort ».
 
...Le 2 Août 1943 a été une journée caniculaire. Le soleil brillait et ses rayons filtraient à travers les misérables petites fenêtres grillagées de nos baraques. Nous n'avions pas fermé l'oeil de la nuit. Nos pensées étaient uniquement tendues vers la liberté..
            Nous étions tous très tendus. Ni les Allemands ni les Ukrainiens ne se doutaient de rien..... Il nous manquait certains éléments, en particulier l'heure de l'action. J'étais comme fou. Je continuais à faire mon travail, mais j'avais terriblement peur.
 
        Le dépôt était gardé par un Juif d'une cinquantaine d'années, avec des lunettes. Je ne savais rien de lui. Mes trois assistants se sont mis à parler avec le chef allemand pendant que je faisais semblant de choisir les planches. Tout en continuant à les examiner, je me suis délibérément éloigné de tout le monde. Soudain, j'ai entendu quelqu'un me chuchoter à l'oreille : « aujourd'hui, à 17h30. C'est définitif. »...
Je tremblais. Je craignais que l'émotion ne se lise sur mon visage.
           
            Ce que nous ressentions est vraiment difficile à décrire. En pensée, nous avons fait nos adieux à ce lieu où reposaient les cendres de nos frères. Le chagrin et les souffrances nous avaient liés à cet endroit. C'était là que tant d'innocents avaient péri, mais nous qui étions encore en vie, nous avions pris la résolution de nous enfuir. Les longues files humaines, les processions funèbres, continuaient à défiler avec netteté devant nos yeux, et criaient vengeance. Nous savions ce qui était enfoui dans la terre, et restions les seuls témoins de l'horreur. En silence, nous avons laissé derrière nous les cendres de notre peuple, nous jurant que du sang de ce peuple se dressera un vengeur.
 
            Soudain, nous avons entendu un coup de feu tiré en l'air. C'était le signal.
 
            D'un bond, nous nous sommes levés. Chacun s'est précipité sur la tâche qui lui avait été assignée, en respectant scrupuleusement les consignes. Parmi les tâches particulièrement difficiles figurait celle de faire descendre les Ukrainiens de leur tour de contrôle. S'ils se mettaient à nous fusiller d'en haut, nous n'en sortirions pas vivants.
          Nous connaissions leur goût immodéré pour l'or. C'était l'objet constant de leur trafic avec les Juifs. Alors, dès que le coup de feu est parti, l'un des marchands s'est approché de la tour et a montré une pièce d'or à l'Ukrainien. Celui-ci a complètement oublié qu'il était en faction et, abandonnant son fusil-mitrailleur, s'est précipité en bas pour lui soutirer le trésor.
Deux autres détenus juifs, qui se tenaient à l'écart, l'attendaient. Ils l'ont empoigné, l'ont abattu et se sont emparé de ses armes. Les gardes des autres tours ont également été vite neutralisés.
            Nous avons tué tous ceux qui se trouvaient sur notre chemin. L'attaque les avait pris par surprise. Ils n'ont pas même eu le temps de réaliser ce qui se passait que déjà la route s'était ouverte devant nous. Nous avons été chercher des armes dans le dépôt, et chacun en a emporté autant qu'il a pu. Nous avons tous quitté nos baraques en courant pour occuper les postes qui nous avaient été assignés. En quelques minutes, tout était en feu...
            Je me suis servi de mes armes sans compter. Mais quand j'ai vu que tout brûlait et que la route de l'évasion était libre, j'ai attrapé une hache et une scie, et j'ai pris la fuite.
            Au tout début, nous avions été maîtres de la situation. Mais la poursuite s'est rapidement organisée de toutes les directions. Dès qu'ils avaient vu le feu et entendu les fusillades, les Ukrainiens avaient envoyés des renforts.
            Notre but était d'atteindre les forêts. La plus proche se trouvait à 8 km du camp. Sous un déluge de balles, nous avons couru à travers les marécages, les prairies et les fossés. Chaque seconde comptait. Il fallait à tout prix rejoindre la forêt, où nos oppresseurs n'oseraient pas s'aventurer.
            Quand, ayant couru à perdre haleine, je me suis cru sauvé, j'ai entendu juste derrière moi, « Halte! » J'étais déjà à bout de forces, mais j'ai couru encore plus vite.
J'étais libre.
 
L'Effacement des Traces
 
...C'est à cette époque-là qu’Himmler est venu à Treblinka, apparemment à la suite de cet événement, et il a donné l'ordre d'incinérer toutes les dépouilles des victimes assassinées. Il y avait de quoi incinérer ! C'est ainsi qu'a débuté la crémation.
 
....La crémation durait déjà depuis des mois dans le camp n°2, mais il y avait tellement de cadavres que nous n'arrivions pas à en venir à bout. Ils ont fait venir deux pelleteuses supplémentaires pour exhumer les cadavres, ainsi que d'autres grilles à feu, et le rythme de travail a été accéléré. La cour était presque entièrement recouverte de grilles remplies de corps en train de brûler. ...la fournaise était infernale. Nous avions l'impression que c'était nous qui brûlions.
 
....Quelques 800 à 1000 corps étaient déposés sur les « rails » de la grille où le feu était déjà allumé. Ils brûlaient sans interruption pendant 5 heures environ. La grille à incinérer fonctionnait nuit et jour. Une fois que les corps avaient été consumés, les prisonniers qui appartenaient à « l'équipe de travail » passaient les cendres et les restes des cadavres au tamis.
Les parties qui avaient brûlé mais conservaient leur forme « d'origine » étaient versées dans un mortier spécial et pilonnées jusqu'à ce qu'elles soient réduites à l'état de « farine ».
On faisait cela pour effacer les traves des crimes commis. Ensuite les cendres étaient « enterrées » dans des fosses profondes...
 
 

 Vêtement du déporté

 

Maquette de Treblinka de Yankel Wiernik

 

Morceaux d'ossements réduits en poussière, photo prise à Treblinka

 

Catégories
  • Témoignages